On nous a surnommé « indiens »!

On nous a surnommé « indiens »!

Rencontre avec Ailton Krenak

« Dans l’histoire de notre pays, on nous a surnommé « indiens ». C’est un surnom, pas un nom… et en plus de nous avoir donné un surnom, notre pays veut nous faire disparaître… Si le Brésil est un collier de perles diversifiées de couleurs, de cultures et d’histoires… pourquoi ne pas nous laisser en faire partie ? »

C’est avec ces mots que Ailton Krenak, leader indigène et environnementaliste, ouvre notre ronde d’échange… instants privilégiés avec ce grand monsieur que je souhaitais partager…

Pour les populations natives, la manière de voir et concevoir l’existence, d’être une personne, de construire sa propre identité, est différente. L’expérience des phases de la vie selon notre modèle culturel (enfance, adolescence, âge adulte et troisième âge) ne se conçoit pas de la même manière. Pour eux, la construction d’un individu se fait au travers de rituels (d’initiation ou de passage). L’apprentissage et le savoir s’acquiert avec les plus anciens. Vieillir et devenir sage est l’aspiration de tous. En nous présentant cette autre vision, une autre interprétation culturelle de la vie, Ailton nous invite à questionner notre mode de pensée et de vie, car si plusieurs existent, c’est bien que l’on peut choisir… Faire l’expérience de vivre avec une population qui n’est pas soumise à ces récentes classifications sociétales des phases de la vie, c’est se sentir plus libre…

C’est cette même liberté qui a représentée une menace, un risque pour les colonisateurs… les livres d’histoire brésiliens font encore référence aux populations autochtones avec le terme de « sauvages »…. Mais il ne s’agit pas là d’un sauvage qui va mordre… c’est au contraire un « sauvage » duquel il faut prendre ses distances… pour qu’il reste dans l’imaginaire… il n’est pas représenté comme un vieillard ou un enfant… c’est un indien, une mythologie… on lui retire son existence…  

Ce n’est que très récemment que les anthropologues ont commencé à observer qu’il existe chez ces peuples, une puissante organisation basée sur la transmission orale des connaissances. Cette transmission implique une vie en communauté, ou les plus jeunes apprennent des plus anciens tout ce qui est nécessaire pour vivre : faire un canoë, chasser, construire une « maison », se soigner et reconnaître les plantes médicinales etc..

 

Quand les colonisateurs sont arrivés, ils ont bien essayé de faire travailler les populations natives, de les « civiliser » … mais ont finalement trouvé plus simple d’aller remplir des bateaux d’esclaves en Afrique car « les indiens sont paresseux » ! Réputation qui leur colle toujours à la peau… pourquoi paresseux ? car ils ont refusé de travailler pour l’exploration minière, de faire des barrages, d’extraire de l’or, d’abattre des arbres et d’élever du bétail ?

 

Car les indigènes préfèrent être dans leur hamac, prendre du bon temps, au milieu de la forêt, à raconter des histoires à leur enfants, à partager du temps avec les leurs, à faire l’expérience de la vie… Ils vivent là où la nature est encore abondante, bénéficient d’une eau de bonne qualité, d’une végétation généreuse, d’animaux pour le plaisir de la bouche et des yeux, d’une solide communauté pour apprendre tous ceux dont ils ont besoin. Sous la pression du gouvernement, les écoles traditionnelles sont entrées dans les communautés, mais en principe, tout ce qui est nécessaire est transmis par les anciens, ils n’ont pas besoin d’être architecte ou ingénieur pour construire leur maison, parce qu’ils savent déjà tout ce qu’ils doivent savoir pour cela… et plus encore… quel est l’endroit idéal, quel matériel choisir, quel format doit avoir l’habitation, vers quelle direction l’entrée doit être orientée, etc.. cela fait partie de leur héritage, de leur culture, de leur histoire, de leur modèle collectif.

 

Cette façon de viabiliser l’existence, de manière autonome, les dispensent d’échanger leur temps, de vendre leur force de travail ou d’assujettir leur état d’esprit. Le mythe du travail comme raison de vivre et qui édifie créé par notre société occidentale n’a pas lieu d’être. Pour eux, la notion de travail n’existe que pour les travaux collectifs de la communauté, pour le bien commun.

C’est pour cela qu’ils arrivent encore, malgré les difficultés de plus en plus oppressantes, à vivre en dehors du modèle de la société brésilienne. C’est pour cela qu’aujourd’hui, au 21 ème siècle, il y a encore des peuples qui ont survécus à l’invasion et aux menaces… 305 peuples, 200 langues environs, et un système de vie qui inclut une manière de concevoir le monde et de transmettre les connaissances, une cosmovision. Une vision parallèle de notre société occidentale, ou l’on accède aux savoirs à travers l’expérience de la vie, et non par les études théoriques.

 

Cette vision du monde ne se limite pas à l’être humain, mais s’étend à son interaction avec l’environnement, la nature, la vie. Pour eux, les rivières, forêts et montagnes ont une histoire, ont un nom, ont une âme… ils sont personnifiés car considérés vivants. Ce ne sont pas des choses sur lesquels nous pouvons exercer un pouvoir de destruction… et encore moins pour une satisfaction personnelle, souvent celle de s’enrichir…

Ecouter le chant d’Ailton pour la rivière Uatu

«  ils sont fous, ils détruisent le monde dans lequel ils vivent… leurs enfants et petits-enfants ne pourront ni boire ni se baigner dans la rivière… »

Ils assument le compromis d’assurer aux générations futures ce que leurs ancêtres leurs ont cédé, ce qu’ils ont préservé pour eux, la nature, mais aussi la mémoire et l’histoire. Si ce compromis est rompu, les générations futures auront moins de chance de survie, et vivront dans un monde plus pauvre… même si économiquement riche… Les indigènes ne comprennent pas pourquoi les blancs laissent en héritage à leurs enfants des biens, des choses …

« Le monde que nous habitons n’est pas fait que de choses, il y a la vie aussi »…

Le monde est notre jardin, ou nous devons passer en vivant de la manière la plus « pleine » possible en sachant que cela doit perdurer… Et cet apprentissage, est beaucoup plus facile à assimiler, quand il existe d’autre personne qui sont passé par là, qui nous donne confiance pour continuer à croire et à vivre.

Pour les peuples natifs, la vie est simple, un don merveilleux dont le but est de faire l’expérience de l’existence…

Notre pays a été industrialisé, « modernisé », et le Brésil est devenu ce qu’il est aujourd’hui.

Nous n’avons pas été capable, tout au long de l’histoire, de s’arrêter, pour penser et revoir notre ligne conduite humaine et écologique… d’apprendre de nos ancêtres…

 

« Pourquoi n’avez-vous pas noyé ces Européens arrivés malades en barcasses sur vos plages ? »

 

Quand les Européens ont envahi les plages, qu’ils ont commencé à ramasser des diamants et autres pierres précieuse, les indiens ne comprenaient pas ce que ces gens cherchaient vraiment. Ils ont vécu, natifs et colonisateurs, ensemble, pendant presque 40 ans. Les indiens ont ouvert leurs « maisons », pansés leurs plaies, offerts à leurs invités la beauté de leur terre mère nature vierge… les indiens ne s’imaginaient pas qu’ils seraient trahis, ni quelle forme cela pourrait prendre… car trop loin de leur mode de pensée… inimaginable ce que ces visiteurs pouvaient convoiter… et quand ils s’en sont rendu compte, ils étaient déjà trop tard… les Blancs étaient trop nombreux pour être chassés.

 

Tout comme le fait Ailton , les peuples indigènes qui ont survécu jusqu’à aujourd’hui, affirmant leur identité, et leur volonté de vivre, sans être aliéner par les standards venus de l’extérieur, vont continuer à transmettre à tous, ce en quoi ils croient… Je suis intimement convaincu que leur « cosmovision » est un chemin pour changer notre vision des possibilités offertes par ce monde…

 

Ailton relate avec profonde tristesse les conditions inhumaines de vie dans lesquelles se trouvent aujourd’hui encore, 4 ans après le drame, les membres de sa communauté. Ces derniers se voient alimenté en eau par des camions citernes venus du Sud du Pays suite à la rupture du barrage de Mariana qui a pollué le Rio Doce, qui borde leur village… un exemple parmi tant d’autres de désastre écologique de grande envergure qui suscite beaucoup d’interrogations des peuples indigènes sur la pérennité de notre modèle de société…. S’entasser dans des villes insalubres sur des surfaces de plus en plus petites, suffoquer ses poumons de pollution, s’alimenter de produits empaquetés, consommer de l’énergie, consommer des choses qui viennent de loin… être prisonnier de longues années pour étudier dans des livres, devenir ingénieur et voir les égouts remonter et inonder Sao Paulo les jours de grandes pluies car ni les revêtements, ni les canalisations n’ont été pensés pour ça… la nature n’a pas été observée, considérée, respectée… Il nous invite à réfléchir sur le mode d’existence que nous alimentons, sur notre écologie intérieure qui impacte directement sur l’écologie extérieur….

 

La lutte de ces guerriers est actuelle et ne cessera pas tant que la qualité de la vie des générations futures ne sera pas garantie : boire et nager dans la rivière de leurs ancêtres…

L’expérience d’une rencontre, un échange qui résume brièvement un autre point de vue, une provocation constructive, et l’espoir qu’un jour nous puissions recevoir ces apprentissages, unir les mondes pour pouvoir individuellement et collectivement passer simplement par une existence harmonieuse…

En savoir plus sur Ailton Krenak : http://ailtonkrenak.blogspot.com/

En savoir plus sur la situation des indiens du Brésil

Laisser un commentaire

Fermer le menu
×
×

Panier